

Cô Loa, Thang Long, Dông Do, Dông Kinh et pour finir Hà Nôi désignèrent au cours des temps cette capitale quelque peu particulière dont l'implantation remonte au moins à la période du bronze comme en témoignent certains vestiges retrouvés sur place. Il est indiscutable que la pointe du delta du Fleuve Rouge était toute désignée pour abriter une position stratégique par excellence, carrefour du fleuve et des routes.
Au III° siècle avant notre ère
s'élève la première capitale connue du pays
sous le nom de Cô Loa. Pour les puristes, je dois spécifier
que Cô Loa se situe à vrai dire à une quinzaine de
kilomètres au nord de la ville actuelle. Elle comportait de nombreuses
enceintes concentriques d'où son nom est certainement tiré
: Cô Loa signifiant colimaçon. Ce n'est qu'en
1010 que le roi Ly Thai Tô, après avoir mis fin à un
millénaire d'occupation chinoise, installe sa nouvelle capitale
à l'emplacement actuel sous le nom de Thang Long, la "ville
du dragon prenant son essor". Il choisit le village de Co Xa au
bord du lac de l'Ouest pour en faire le centre de sa capitale. Il ordonne
la construction de la citadelle mais aussi la
création
de 13 villages et de 61 quartiers. De nos jours subsistent encore quatre
temples (Bach Ma, Voi Phuc, Kim Liên, Quan Thanh) et pas moins
de trente-six rues datant de cette période. Thang Long restera la
capitale sous les dynasties des Ly et des Tran jusqu'en 1400.
Puis de 1400 à 1407, elle prend le nom de Dông Do, la capitale de l'Est, avant de devenir Dông Kinh pendant la première moitié du XV° siècle. C'est le nouveau nom de cette capitale que les premiers Européens à investir le pays ont transformé phonétiquement pour le franciser de Dông Kinh en Ton-kin, nom qui fut donné à tout le nord du pays pendant la période coloniale.
Depuis la dynastie des Ly jusqu'au XVII° siècle, les constructions fleurissent dans toute la capitale : la citadelle bien sûr, mais aussi pagodes, palais et digues pour contenir le Fleuve Rouge. Tous les rois et empereurs sans exception jusqu'aux Nguyen façonnèrent la ville selon les principes rigoureux de la géomancie, respectant les traditions religieuses et politiques où l'emplacement des constructions tant civiles que militaires répond à des critères d'orientation astrologiques ou ésotériques, s'élevant à des endroits précis avec une exposition géographique particulièrement étudiée afin d'aboutir à un harmonieux mariage avec la nature.
Avec le XVIII° siècle, la capitale
perd de son lustre. Le nouvel empereur Gia Long s'y emploie farouchement.
Il décide en outre de transférer la capitale à Huê
à partir de 1802. Dông Kinh redevient alors une simple place
forte qu'il fait fortifier à la Vauban dès 1805. En ce début
de XIX° siècle, la ville reprend le nom de Thang Long avant
d'être rebaptisée Hà Nôi en 1831 (Nôi
= en deçà et Hà = Fleuve).
Le successeur de Gia Long, son 4°
fils Minh Mang, règne à partir de 1820 et dès cette
époque, plus opposé encore que son père au faste de
Thang Long, il fait détruire une partie de ses palais.
L'empereur Tu Duc, plus dévastateur encore que ses deux prédécesseurs, transfère, dès son accession au pouvoir en 1848, toutes les richesses restantes à Huê. Trouvant que l'ex-capitale brille encore d'un éclat trop insolent, il décide d'abattre les palais que Minh Mang avait épargnés.
A leur arrivée à Hà
Nôi, les français colonisateurs découvrent une ville
qui a perdu son architecture séculaire et ne ressemble plus à
la légendaire capitale d'antan. Pour parachever l'oeuvre commencée,
l'imbécillité coloniale poursuit la politique dévastatrice
déjà bien amorcée. Elle s'attaque d'abord à
la citadelle que Gia long avait renforcée. Seule la Tour du Drapeau
édifiée en 1812 est parvenue jusqu'à nous pour témoigner
d'un glorieux passé. Haute de 60 mètres, de forme hexagonale,
reposant sur une base carrée à 3 étages, elle fait
face à Lénine, debout sur son piédestal, qui la fixe
inlassablement jour et
nuit
par dessus la Duong Diên Biên Phu de son oeil de bronze, le
sourcil froncé, jaloux de sa longévité. Une seule
idée l'obsède : "Qui du bronze ou de la pierre résistera
le mieux au temps qui passe ?" - "Le Bronze!" pensait-il encore
il y a quelques années, mais voilà que l'évolution
des mentalités et des doctrines a fait chuter tous ses clones éparpillés
sur le globe et il tremble à l'idée que le virus pourrait
se propager jusqu'à lui. Il ne se donne même plus la peine
de compter les touristes de plus en plus nombreux à se faire immortaliser
en sa compagnie. Non, il sait qu'il en reçoit plus que sa voisine
la Tour mais c'est tout. Il se demande toujours si ces étrangers
sont porteurs du virus qui l'emportera et s'ils rendent une ultime visite
à un condamné... Toutes ces questions trottinent sous son
crâne métallique et sa placidité apparente, la main
droite accrochée au revers de son veston, n'est qu'illusion.
Le fanatisme destructeur des colons ne s'arrête pas à la citadelle. Ils rasent sans aucun scrupule la plus ancienne et la plus vénérable des pagodes de la ville pour ériger à sa place une cathédrale de style néogothique consacrée en 1886, la cathédrale Saint Joseph. Aucune notion de géomancie n'a effleuré son créateur qui en a fait un affreux symbole de laideur, une énorme verrue hideuse avec ses longues coulées d'humidité qui ravagent sa façade et rongent ses pierres et qu'on essaye de camoufler tant bien que mal derrière une abominable peinture couleur tourterelle jusqu'à la hauteur de ses porches.
Mais les colonisateurs se sont rattrapés en laissant à Hà Nôi de nombreux chefs-d'oeuvre de l'architecture française et Hà Nôi la coloniale est devenue Hà Nôi l'intemporelle car elle a su sauvegarder la beauté de son passé début de siècle jusqu'à nos jours. Au sud du lac Hoàn Kiêm une nouvelle ville a été tracée par les Français avec de larges avenues parallèles dessinées au cordeau dans le plus pur style haussmannien... J'aimais y flâner et y rêver en découvrant entre les manguiers, les palmiers, les micocouliers et les acacias ces bâtisses bourgeoises et ces villas cossues qui nous racontent mieux que quiconque la première partie de ce siècle à Hà Nôi. Tous les styles architecturaux y sont présents, de Deauville à Neuilly et aujourd'hui, cette ville coloniale est le quartier des ambassades.
L'Opéra rebaptisé depuis Théâtre Municipal et achevé en 1911 a largement été inspiré du Palais Garnier à Paris. Le Câu Long Biên, l'ex-pont Paul Doumer terminé en 1902 est une oeuvre de Gustave Eiffel. Les poutrelles rouillées voire déboulonnées de cette centenaire sentinelle ont résistées aux bombes des B52 et aux crues couleur cacao du Fleuve Rouge. C'est l'une des cartes postales caractéristiques du paysage hanoien où l'on voit des wagons fatigués et délavés s'étirant péniblement au-dessus du Fleuve Rouge, traçant droit vers Haiphong ainsi que des vélos surchargés qui passent et repassent dans un sens ou dans l'autre en une file continue et perpétuelle.
D'autres édifices méritent le détour. L'Hôtel Métropole construit en 1902 et inauguré en 1911 a retrouvé son harmonie du début du siècle grâce à sa restauration en 1991. Celle-ci n'a pas modifié d'un iota sa façade qui a recouvré sa beauté originelle entre le blanc de ses murs et le vert de ses persiennes. Le Palais du Gouverneur Général de l'Indochine, l'actuel Palais Présidentiel, édifié en 1900, fait également honneur à l'architecture française...
Hà Nôi, avec son petit côté
passéiste et son charme rétro légèrement décadent,
est restée presque intacte. Elle nous replonge dans l'histoire et
son charme un peu fané et patiné est exacerbé par
toutes les variétés d'ocres délavées de ses
façades. Par bonheur, l'enchevêtrement des rues de l'ancienne
ville chinoise au nord du lac Hoàn Kiêm, cette cité
des Trente-six rues et guildes du XV° siècle, a traversé
les ans sans dommage, résistant au colonialisme et aux bombardements.
Depuis 1954, la physionomie de la ville n'a guère évolué,
à part peut-être la nouvelle mairie de style néo-stalinien
qui est venue s'installer
au
bord du lac Hoàn Kiêm, à l'ombre des flamboyants, des
frangipaniers et des tamariniers dont le feuillage léger vient se
mirer à la surface scintillante de l'eau tout en l'effleurant d'une
douce caresse. Près du Palais Présidentiel aussi, le musée
Hô Chi Minh néo-stalinien à l'extrême et le mausolée
sont venus modifier quelque peu le paysage. Le mausolée d'Hô
Chi Minh est planté sur la place Ba Dinh conçue jadis pour
les parades militaires et dont on mesure d'un simple coup d'oeil le gigantisme
désuet.
Dans les rues, des haut-parleurs nasillards crachent leurs couplets de propagande à côté de calicots géants à la gloire du Parti. Le son semble amplifié ce matin-là sous la pluie qui fait des claquettes sur le macadam. Je marche vers la cité des Trente-six rues, quartier qui transpire d'authenticité et de labeur. Je croise, dans ce treillage de rues rincées par la pluie, les vendeuses de mangues, caramboles et mangoustans, la palanche sur l'épaule, le chapeau conique vissé sur la tête les protégeant de cette eau qui ruisselle de partout. La marée montante des klaxons commence son concert quotidien. Des vagues successives de scooters Honda, de motos Minsk ou Simson et de vélomoteurs Babetta vrombissent sous les coups d'accélérateurs et s'étirent invariablement jusqu'aux 36 corporations, slalomant entre les vélos et les cyclos. Les rues s'emplissent d'un bouquet multicolore d'imperméables azur, fuchsia, parme, bouton d'or, émeraude, coquelicot..., toute une palette changeante à chaque instant, et dans ce flux coloré et tonitruant, les conducteurs de cyclo, coiffés de leur bo dôi hérité de l'armée communiste, un vulgaire plastique jeté sur leurs épaules, poussent péniblement leurs engins en hélant le touriste et le badaud que je suis. Mais je préfère parcourir les trottoirs défoncés et encombrés, me remplir les yeux de ces échoppes au pied des maisons tubulaires qui ne tiennent debout que grâce à leurs voisines.
Soudain l'air est brûlant, la chaleur grimpe en un instant, l'atmosphère redevient moite et irrespirable, je regrette déjà cette pluie dont les dernières gouttes font encore flip-flap dans le miroitement des flaques. Un entassement de petits métiers fourmille partout autour de moi, du ferblantier au médecin traditionnel, du fabricant de reliures à celui d'écrous ou de ventilos, des vanniers aux doigts agiles, des tailleurs réputés métamorphosant les rouleaux de soie en splendides vêtements comme au 111 Hang Gai, là où se sont arrêtés Catherine Deneuve ou François Mitterrand...
Un peu partout, accroupis au bord des caniveaux, des réparateurs de deux-roues avec une poignée d'outils attendent une crevaison miraculeuse. Les barbiers et les coiffeurs officient au pied des arbres, le miroir posé en équilibre sur une branche ou accroché au tronc.. Tout au long des rues, des volutes parfumées de gingembre, de coriandre frais, de menthe aquatique ou de citron vert s'échappent des bols fumants de pho.
C'est tout ça le Viêt Nam... Ce matin, le facteur me remet un courrier en provenance d'Hà Nôi, une lettre de Madame Loan. Je la lis avec avidité, mon esprit gambade là-bas dans les rues. De quoi ai-je envie à ce moment précis ? Rien d'autre que d'une course dans Hà Nôi, dans son vacarme, parmi sa foule...