
Ces guérisons ont une explication. Elles ont pour origine un environnement microbien favorable, un personnel soignant nombreux et dévoué, mais surtout une technique originale de greffe de peau. Elle a été mise au point, durant la guerre du Vietnam, par un médecin militaire, le Professeur Le The Trung, pour venir en aide aux victimes du napalm et des bombes à phosphore. Au début rien que de plus classique.
Avant de pratiquer la greffe, le patient
est préparé selon les règles édictées
dans les manuels de l'infirmier de campagne, les seules applicables dans
un pays pauvre. On commence par le plonger dans un bain d'eau froide stérile
pendant 20 minutes, puis on applique sur sa plaie un pansement sec compressif,
afin de diminuer les pertes de liquide par l'organisme. Ensuite, on lui
fait boire de l'eau additionnée de sucre et de sel de cuisine, et
on le transfuse avec du sérum physiologique.
Enfin, après lui avoir administré
quelques comprimés d'antibiotiques, le patient est prêt pour
l'opération. La technique employée consiste à recouvrir
la plaie avec de la peau de grenouille, afin de l'isoler du milieu extérieur.
Puis la peau est taillée en bandes, à la façon de
ces rideaux qui, dans le midi, servent à protéger du soleil.
Une bande sur deux est ensuite enlevée, et, dans les emplacements
libres, on greffe à la place des bandes de peau saine, prélevées
sur le patient.
Progressivement les bandes d'autogreffe s'élargissent au détriment des bandes de peau de grenouille, qui dégénèrent. Finalement, les bandes d'autogreffes finissent par se rejoindre. Les deux phénomènes s'adaptent si harmonieusement qu'il n'y a pas de plaie apparente.
Cette technique marche aussi bien que celle
utilisant de la peau de cadavre. De toute façon, on ne peut pas
faire autrement, pour des raisons de crédits et religieuses, la
mort étant taboue. En revanche, il est facile de se procurer de
la peau de grenouille. "Il suffit de se baisser pour en avoir" commente
le Professeur Le The Trung. Joignant le geste à la parole, il désigne
du doigt la rizière entourant l'hôpital d'où monte
le coassement envoûtant des batraciens. Aucune infection n'est à
craindre pendant le traitement des patients, car l'hôpital bénéficie
d'un environnement microbien favorable. Sa position dans la banlieue d'Hanoi,
en pleine campagne, le met à l'abri de toute pollution. Par ailleurs,
la brise légère qui passe à travers ses larges baies
sans fenêtre renouvelle en permanence l'air ambiant.
Cette technique révolutionnaire
a valu au Professeur Le The Trung une réputation mondiale.
Extrait de l'article " Sauver la peau des
brûlés " de Pierre Rossion dans
le numéro d'octobre 1999 de la
revue Science & Vie
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