Bulletin n°19

Informations Paludisme (II)



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Par Denis DELAVAL
Chose promise, chose due… J'attendais ce jour avec impatience, ce jour où je pourrais enfin vous présenter les quatre espèces de Plasmodium humain qui ont aiguisé votre curiosité depuis le dernier bulletin :
  Mais j'oubliais! Vous ne savez peut-être pas reconnaître un Plasmodium? Rien de plus simple. Vous prenez un microscope, quelques gouttes de sang d'un paludéen que vous colorez correctement après les avoir étalées entre lame et lamelle et vous observez. Tous les Plasmodiums se caractérisent par un corps nu. N'oubliez pas qu'ils sévissent surtout sous les tropiques et que le naturisme n'est pas réservé à la seule espèce humaine. Ils logent toujours à l'intérieur d'une cellule, ils ne se nourrissent que par osmose et se reproduisent de deux manières différentes, soit par sporogonie, soit par schizogonie (ça par contre, nous les humains, on ne sait pas faire!).
Maintenant que je vous ai planté le décor et que vous savez reconnaître un Plasmodium, j'entends dire par-ci, par-là, que vous n'arrivez pas à les différencier entre eux. Si vous continuez à les observer patiemment, vous déterminerez pour chacun d'eux des critères morphologiques, biologiques et épidémiologiques différents. Ne poussons pas trop loin l'observation, car finalement quand un Plasmodium colonise vos globules rouges, croyez-moi qu'il se fiche éperdument de savoir s'ils sont européens, asiatiques, africains ou américains.

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Petit détour au royaume des Anophèles

On ne peut pas parler des Plasmodiums sans évoquer les anophèles. Sans anophèle, le Plasmodium n'existerait pas. L'anophèle est son agent vecteur, son moyen de propagation mais aussi de reproduction.
Du grec Anophêlês signifiant "dangereux, nuisible", les Anophèles sont des insectes appartenant à l'Ordre des Diptères, à la Classe des Nématocères, à la Famille des Culicidés. On en recense 400 espèces. Selon leurs habitudes alimentaires, on distingue des espèces zoophiles se nourrissant exclusivement de sang animal (Au Viêt Nam, il existe une espèce dont les femelles ne prennent leur repas que sur les buffles) et des espèces anthropophiles préférant le sang humain. Sur la soixantaine d'espèces vectrices du paludisme humain, seule une vingtaine est réputée dangereuse. Il faut se méfier en particulier de Anopheles gambiae (fléau de l'Afrique tropicale), Anopheles maculipennis (sévissant en Afrique du Nord), Anopheles albimanus, Anopheles argyritarsis, Anopheles quadrimaculus qu'on retrouve en Amérique, et pour l'Asie, ce sont Anopheles ludlowi, Anopheles minimus et Anopheles vagus qui sont les plus redoutés.

Après avoir été fécondée, l'anophèle femelle a besoin d'un premier repas sanguin afin de stimuler son ovogenèse. Ainsi repue, l'anophèle femelle entame son cycle gonotrophique qui va durer de 1 à 5 jours selon les espèces mais aussi selon la température extérieure. Il se terminera par la ponte que la femelle effectue à la surface des eaux. L'éclosion des œufs donne naissance à des larves aquatiques (elles n'ont guère le choix puisqu'elles naissent sur l'eau) se nourrissant de plancton. Selon les espèces, les larves préfèrent des eaux propres et limpides ou au contraire des eaux saumâtres, des eaux courantes ou des eaux stagnantes, des eaux ensoleillées ou des eaux abritées… Après trois mues successives, les larves se transforment pour 48 heures en nymphes avant de devenir des adultes ailés et zélés. Seules les femelles sont hématophages et donc vectrices du paludisme. Leur activité est nocturne, leur vol silencieux, leur piqûre peu douloureuse, contrairement aux Culex, nos bons vieux moustiques bien de chez nous dont les piqûres peuvent ravager votre épiderme de lésions de grattage.
Leur distance de vol est variable selon les espèces (disons 1.500 mètres en moyenne). Le vent peut les emporter à plusieurs dizaines de kilomètres et les anophèles ont vite compris qu'ils pouvaient agrandir leur périmètre d'action en s'engouffrant dans nos moyens de transport contemporain. On les retrouve ainsi clandestinement dans les bateaux et les avions, quittant leur habitat naturel pour une destination inconnue. C'est ainsi que des épidémies de paludisme peuvent survenir un peu partout, notamment à proximité des aéroports.
Certaines espèces sont domestiques et s'installent dans les habitations humaines, d'autres sont sauvages et n'y pénètrent jamais, d'autres enfin sont semi-domestiques, se nourrissant dans les maisons mais vivant à l'extérieur.

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Mariage à trois : Plasmodium, Anophèle et Nous ou comment cohabite tout ce beau monde?

Lors d'une piqûre infestante, l'anophèle femelle va nous inoculer dans le sang un sporozoïte (minuscule cellule fusiforme de 10µ x 1µ) qu'elle stocke dans ses glandes salivaires. Commence alors la schizogonie ou reproduction asexuée. Ce petit sporozoïte ne demeure qu'une demi-heure dans notre circulation générale, juste le temps pour lui de s'appeler trophozoïte et d'arriver à la hauteur d'une de nos cellules hépatiques qu'il ne peut s'empêcher de coloniser. Certains l'appelleront alors hépatozoïte. Là, bien au chaud dans notre cellule hépatique (ou hépatocyte pour les puristes), et se nourrissant copieusement au passage, il forme un schizonte hépatocytaire. A maturité, sa taille atteint 30 à 40µ et son noyau s'est divisé pour former le fameux corps bleu. Le schizonte éclate alors et libère quelques milliers de mérozoïtes qui se lancent immédiatement dans notre circulation sanguine à la poursuite des hématies. Si le sporozoïte ne pensait qu'à atteindre nos hépatocytes, le mérozoïte, lui, est avide de nos hématies qu'il colonise instantanément après sa libération. Depuis la piqûre infestante de l'anophèle, 7 à 11 jours viennent de s'écouler, c'est ce qu'on appelle la phase tissulaire ou exoérythrocytaire de la schizogonie.

Chez Plasmodium vivax et Plasmodium ovale, les mérozoïtes peuvent à nouveau parasiter des hépatocytes sains, assurant ainsi la persistance du cycle exoérythrocytaire générateur de rechutes de paludisme à longue distance pouvant se répéter un nombre indéfini de fois. Les rechutes à long terme sont dues aussi à des formes quiescentes de sporozoïtes qu'on appelle alors hypnozoïtes qui seraient des souches à période d'incubation très prolongée.
Le mérozoïte, nous venons de le voir, ayant pénétré par effraction dans notre hématie, encore appelée érythrocyte ou plus communément globule rouge, il se transforme en trophozoïte. Il se nourrit par osmose aux dépens de l'hémoglobine transportée par la dite hématie. Son développement au sein du globule rouge et la division de son noyau donnent naissance à un corps en rosace. C'est le schizonte endoérythrocytaire. C'est le fameux hématozoaire que LAVERAN, vous vous en souvenez, a découvert le 6 Novembre 1880… Voilà qui ne nous rajeunit pas! A maturité, ce schizonte éclate à son tour et se transforme en mérozoïtes comme précédemment. Libérés dans le courant sanguin, ils parasitent instantanément de nouvelles hématies… C'est ainsi que la quantité d'hématies parasitées finit par être importante. Nous venons de survoler la phase sanguine ou endoérythrocytaire de la schizogonie.

Chez Plasmodium falciparum, les formes endoérythrocytaires persisteraient dans la circulation sanguine et l'on observerait des accès palustres pendant plusieurs mois. Dans ce cas, la phase exoérythrocytaire est unique, ce sont les phases endoérythrocytaires qui sont multiples. On ne parle plus alors de rechute mais de reviviscence. Il en est de même pour Plasmodium malariae dont les formes endoérythrocytaires auraient une évolution très lente.
Phase exoérythrocytaire et Phase endoérythrocytaire constituent le cycle schizogonique ou asexué des Plasmodiums chez l'homme. Ils se reproduisent dans notre organisme sans intervention des cellules sexuées.
L'éclatement synchrone des schizontes endoérythrocytaires, et par conséquent des globules rouges qui les abritent, libère des substances pyrogènes responsables des accès thermiques brutaux. Souvent le premier accès fébrile peut passer inaperçu du fait du nombre peu important d'érythrocytes parasités. Mais vous l'avez compris, les autres accès vont vous secouer au maximum. Pour que vous vous aperceviez d'un accès fébrile net, voici à titre indicatif les concentrations minimales en mérozoïtes que vous devez  :

Pourquoi frissonnez-vous?
La durée de la schizogonie endoérythrocytaire est variable : 48 heures pour Plasmodium vivax et Plasmodium falciparum et 72 heures pour Plasmodium malariae.
Plasmodium vivax et Plasmodium falciparum vont donc nous donner une fièvre tierce : accès fébrile le 1° jour, apyrexie le 2° jour, accès fébrile le 3° jour, etc.…
Plasmodium malariae nous fournira une fièvre quarte : accès fébrile le 1° jour, apyrexie les 2° et 3° jours, accès fébrile le 4° jour, etc.…

Je suis satisfait de remarquer que le sujet se dédramatise dans votre esprit et que vous n'êtes encore pas arrivés à saturation car il m'est impossible d'achever ce deuxième chapitre sur le paludisme sans boucler la boucle… Je dois maintenant vous entretenir du cycle sexué ou sporogonie des Plasmodiums car eux aussi, comme tout être vivant, ont une vie sexuelle. Dans notre mariage à trois, la vie sexuelle des Plasmodiums ne se fait pas avec nous, mais avec les Anophèles. Ne me demandez pas pourquoi ? La vie est ainsi faite !

Après que les mérozoïtes libérés par les schizontes endoérythrocytaires vous aient secoués intensément en tierce ou en quarte, les nouveaux schizontes se mettent cette fois à libérer des cellules sexuées: des gamètocytes mâles et femelles. Ces gamètocytes sont parfaitement inoffensifs pour nous et ils vont voyager tranquillement pendant plusieurs mois dans notre organisme, ballottés qu'ils sont par notre flux artériel et veineux… Ils ont une importance épidémiologique majeure, ce sont eux qui, en poursuivant leur développement chez l'anophèle femelle, vont assurer la transmission du paludisme.

Les gamètocytes attendent qu'un jour nous laissions nos parties découvertes à la merci d'une femelle Anophèle affamée… Celle-ci se jette sur notre chair tendre de touriste occidental et se gargarise de notre sang chaud, mais la belle, sans le savoir, nous débarrasse en même temps de quelques trophozoïtes, schizontes, mérozoïtes et gamètocytes… et tout ce petit monde se retrouve brassé dans l'estomac de Madame Anophèle.
Le gamètocyte mâle s'exflagelle et se transforme en 4 à 8 microgamètes mobiles. Le gamètocyte femelle expulse ses corpuscules chromatiniens pour se transformer en macrogamète. L'union micro-macro aboutit à un ookinète ou œuf mobile qui traverse la paroi de l'estomac pour se fixer sur la partie externe de celui-ci. L'ookinète en se fixant devient un oocyste dans lequel vont s'individualiser les sporozoïtes qui, une fois libérés, vont élire domicile dans les glandes salivaires de l'anophèle femelle. Sa salive infestante sera à l'origine de la contamination d'un autre humain sain!

Non, je ne me suis absolument pas inspiré de la dictée de Pivot, je viens tout simplement de vous narrer les plus belles heures de la vie des Plasmodiums, mais aussi les plus horribles de votre existence si c'est vous que l'Anophèle femelle avait choisi pour festoyer…
 

A suivre…
 
 

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