La population vietnamienne est très diversifiée
même si 86 % des habitants sont d’origine purement vietnamienne
: ce sont les Viêts encore dénommés Kinhs. Quant
aux chinois, ils représentent environ 2 % de la population.
Ils vivent pour la majorité en véritables congrégations,
comme à Cholon, le quartier chinois de Saïgon : ce sont
les Hoà ou Han…
Les 12 % restants se répartissent en 53 ou 54 ethnies éparpillées
sur tout le territoire. Pardon pour ce terme d’ethnie qui peut
me faire accuser de discrimination raciale, c’est à la
mode en ce moment… Disons plutôt que les 12 % restants
se répartissent en 53 ou 54 minorités ethniques, terme
tout à fait acceptable et accepté… Moralité
de l’histoire : mieux vaut adjectiver un substantif que de substantiver
un adjectif… Ceci dit, je ne comprends toujours pas ce qu’il
peut y avoir d’offensant dans le substantif ethnie qui rassemble
un certain nombre de caractères de civilisation, de langue
et de culture, contrairement à la race qui, elle, dépend
uniquement de caractères anatomiques.
Pour en revenir à nos minorités ethniques, elles cohabitent
donc avec les Kinhs et les Hoà, avec leurs traditions, leurs
coutumes, leurs folklores, leurs habillements, leurs habitations,
leurs croyances, leurs langages bien définis et si particuliers
à chacune d’entre elles.
Au sud, dans le delta du Mékong, habitent surtout des Khmers,
ce sont les Khmers krom. Toujours dans le delta du Mékong,
et plus précisément dans la province An Giang, mais
également sur la côte entre Nha Trang et Phan Thuêt,
vivent les Chams.
En remontant jusqu’aux Hauts Plateaux de centre du pays et le
long de la frontière cambodgienne, nous trouvons une quantité
de minorités d’origines diverses, tant austroasiatiques
(ou môn-khmères) que malayo-polynésiennes. Vous
promenant dans ces régions, vous croiserez en chemin des Moïs,
des Bahnars, des Sedangs, des Muôngs, des Ê Dê,
des Rhadés, des Gia Rai, des Raglais, des Lach, des Ma, des
Hrê, des Xtiêng, des Bru, des Ba Na, des Xo Dang…
Au nord enfin, dans l’ancien Tonkin, vivent dans le fond des
vallées les Nung et les Tây (ou Thô) au nord-est,
et les Muongs mêlés aux Thaïs blancs, aux Thaïs
noirs mais aussi aux Lào et aux Lu au nord-ouest.
D’autres minorités, celles-là d’origine
tibéto-birmane, se sont installées plus haut dans ces
montagnes du nord et du nord-ouest, telles les Ha Nhi, les Phù
La, les La Hu, les Lô Lô, les Cong, les Si La… Dans
ces mêmes montagnes se sont fixés les Yaos ou Daos ainsi
que les Miaos ou Méos encore dénommés Hmongs…
Quelle palette colorée ! Quel peuple riche en culture ! En
voilà des substantifs éclatants, flamboyants, chatoyants
qui permettent à notre esprit de musarder, de s’évader,
de vagabonder dans un monde fantasmagorique… Ma plume a envie
d’en savoir un peu plus et de s’abandonner pour un instant
sur une de ces minorités, elle a choisi justement les Hmongs
qu’elle rêvait de découvrir depuis longtemps déjà…
Installés dans les zones les plus élevées à
la frontière de Laos et de la Chine, loin des Viêts,
les Hmongs, 7ème groupe ethnique au Viêt-Nam, font partie
de ces minorités émigrées récemment. Ce
n’est en effet qu’à la fin du 18ème siècle
et au 19ème siècle qu’ils quittent la Chine pour
investir les régions de Sa Pa, Son La, Lai Châu, Cao
Bang, Lan Son… Mais leur origine remonterait quand même
au 2ème millénaire avant notre ère…
Ils parlent le hmong-dao. Ah ! J’oubliais ! Si
quelqu’un possède un dico français-hmong-dao,
je suis preneur…
Leurs villages sont toujours très clairsemés, contrairement
à ceux d’autres minorités qui sont très
resserrés pour se protéger d’éventuels
agresseurs. Leurs maisons ont toutes une orientation différente
et sont distantes les unes des autres, ce qui peut faire croire à
une impression de désordre. Mais c’est un désordre
organisé répondant traditionnellement à leur
croyance dans les esprits et au culte des morts. Pas besoin de demande
de permis de construire à déposer à la D.D.E.,
chaque maison est tout simplement érigée de telle manière
à ce qu’elle ne fasse pas directement face à une
autre demeure ou qu’elle ne soit pas juste derrière une
autre… Ainsi les esprits ont la plus totale liberté nécessaire
pour leurs allers et venues et les familles ne passent jamais devant
la maison de leurs voisins avec le corps d’un défunt
lors des funérailles. Le désordre est donc bien calculé.
Hormis dans les régions où les Hmongs vivent en contact
avec les Thaïs (dont les maisons sont sur pilotis), leur habitat
est assez rudimentaire et le confort sommaire : un sol en terre battue,
des murs et des cloisons faits de planches de bois disjointes, une
seule et unique ouverture et un foyer où l’on fait cuire
les plats à même le sol… Il vous faudra attendre
la parution d’un assez grand nombre de bulletins avant que je
ne vous parle de l’introduction des plaques de cuisson à
induction chez les Hmongs !
L’intérieur de leur logis est donc particulièrement
sombre et enfumé, ce qui oblige les femmes à s’installer
dans l’encadrement de la porte ou sous l’auvent situé
devant la maison lorsqu’elles désirent broder ou coudre…
L’autel des Ancêtres, façonné en papier
de riz, trône face à l’entrée et apporte
paix et prospérité sur le foyer. Il représente
l’un des 7 esprits qui veillent sur la maison. Chacun d’eux
est symbolisé par un élément ou un ex-voto et
occupe une place bien précise…
Le culte des esprits pratiqué par les Hmongs est teinté
d’influences diverses venant du confucianisme, du bouddhisme
et du taoïsme. Juste pour la petite histoire, depuis l’exploration
à la fin du 19ème siècle des hautes vallées
du district de Sa Pa dans le Haut Tonkin par les militaires et les
missionnaires français, la vie des communautés hmongs
ne paraît guère avoir changé et nos bons missionnaires
catholiques n’ont jamais réussi à les évangéliser
d’un iota, et c’est tant mieux car les Hmongs sont restés
authentiques, figés dans le temps avec leurs traditions et
leurs techniques, leurs mêmes costumes bleus-noirs et leurs
mêmes bijoux d’argent ciselé.
Les Hmongs ne portent que les costumes qu’ils fabriquent eux-mêmes.
Ils sont particulièrement beaux. Ils peuvent l’être
quand on sait que la réalisation d’un costume hmong peut
demander jusqu’à 3 années de travail !
Leurs vêtements sont en toile de chanvre et en coton qu’ils
teintent à l’indigo naturel, d’où cette
uniformité de ton bleu-noir. Bien qu’elle soit distincte
pour les hommes et pour les femmes, cette tenue uniforme renforce
le sentiment d’intemporalité que les Hmongs semblent
préserver depuis toujours…
L’air farouche, le crâne rasé, une calotte à
la chinoise, le monsieur hmong semble vraiment sortir tout droit des
pages illustrées du Lotus Bleu. La dame hmong se reconnaît
par ses bandes molletières et le turban bleu qu’elle
porte. De ravissantes boucles d’argent ciselé, souvent
superposées, ornent ses oreilles. Le fond de ses vêtements,
invariablement bleu, fait éclater les couleurs de son écharpe,
de ses bandeaux et de ses parures.
Porté au quotidien, le costume hmong féminin se compose
traditionnellement d’une jupe ample, lourde, plissée
en soleil, de couleur indigo et d’un corsage ouvert sur le devant
(huuummmm ! diront certains) dont les bords sont ornés d’une
bande de tissu vivement coloré, tout comme les manches. Un
tablier couvre le plus souvent la jupe et une ceinture fait plusieurs
fois le tour de la taille…
A l’origine, agriculteurs itinérants, les Hmongs se sont
plus ou moins sédentarisés par force ou par besoin.
L’élevage représente une part importante de leur
activité, surtout les porcs qui constituent la viande favorite
des Hmongs ainsi que les volailles. Poules et cochons noirs circulent
librement entre les habitations. Vous avez pu rencontrer quelques-uns
de ces cochons noirs au cours d’une visite au zoo d’Amnéville.
Ils sont facilement identifiables sous le soleil écrasant du
mois d’août par l’odeur qu’ils dégagent
dans un rayon de trois cents mètres au moins !
Au 19ème siècle, encouragés par le gouvernement
chinois qui cherchait à subvenir à une demande devenue
galopante en opium, les Hmongs assurèrent la culture du pavot.
Aujourd’hui interdite par les autorités vietnamiennes,
la culture du pavot laisse peu à peu la place à des
cultures plus traditionnelles telles le maïs, le riz, les cultures
fruitières (pêches, pommes) et le chanvre. Les Hmongs
se nourrissent principalement de maïs, le riz ne venant qu’en
2ème position. Ce dernier est cultivé dans des rizières
en terrasses qui ondulent au gré des courbes de la montagne,
créant un paysage insolite et merveilleux.
Quant aux tiges de chanvre, les Hmongs les utilisent pour leurs fibres
desquelles ils extraient le fils, qui allié au coton, fournit
le textile nécessaire à la confection de leurs costumes
qu’ils teintent ensuite selon des méthodes séculaires
à l’aide de l’indigotier naturel qui pousse par
brassées à l’état sauvage dans les pâturages
et les pentes herbues en bordure des villages.
Le petit village de Lao Chai, situé dans une vallée
en contrebas de Sa Pa à environ deux heures de marche, s’est
fait une spécialité de cette teinture également
très prisée par les autres minorités ethniques
présentes dans la région, en particulier les Daos. Devant
les maisons, les lés de chanvre fraîchement teints achèvent
de sécher. Dans de grands tonneaux, les femmes remuent un étrange
mélange noirâtre pas très engageant au-dessus
duquel surnagent des grumeaux d’un bleu profond. Comment l’indigotier,
petite plante aux feuilles bien vertes et pointues, peut-il produire
ce bleu si particulier et nuancé que les amateurs de beaux
textiles chérissent ? La recette est simple : après
avoir broyé les feuilles à l’aide d’une
meule, il faut les faire bouillir dans de l’eau et y ajouter
du citron et des cendres. La teinture du tissu s’effectue en
plusieurs bains entrecoupés de séchage, jusqu’à
ce que la couleur désirée soit obtenue.
N’étant pas véritablement fixée, la teinte
doit être la plus sombre possible afin de résister au
maximum aux lavages. Les tissus neufs donnent ainsi l’impression
d’être noirs. Et c’est la raison qui a valu aux
Hmongs de la région d’être surnommés les
Hmongs noirs alors qu’eux-mêmes se nomment entre eux Hmongs
fleuris.
Quant aux Hmongs blancs, aux Hmongs verts, aux Hmongs rouges et aux
Hmongs bariolés, ils se distinguent entre eux juste par les
particularités colorées du costume féminin…
Pour orner leurs vêtements, les femmes utilisent certes la broderie
mais encore la technique du batik. Avant d’être teint
à l’indigo, le tissu de chanvre est dessiné à
la cire. Après le dernier séchage, il suffit de faire
bouillir le tissu pour que la cire fonde. Le dessin apparaît
alors en clair ou en couleur sur le fond bleu…
Si l’idée vous prend d’aller faire un tour dans
les coins de Sa Pa au pied du mont Fansipan, vous aurez la possibilité
d’y acheter des vêtements hmongs ainsi qu’un étrange
miel à la fleur de pavot vendu en bouteille (attention de ne
pas dépasser la dose prescrite…, vieux réflexe
professionnel !). Vous trouverez tout cela sur le marché de
Sa Pa, pittoresque cocktail de toutes les minorités de la région.
Le meilleur jour pour visiter Sa Pa est le samedi, jour de marché.
Quand les brumes matinales se dispersent et qu’elles mettent
à nu les ruelles de la ville, grouille déjà une
forte animation en direction du centre. Plusieurs heures auparavant,
les Hmongs se sont mis en route depuis leurs villages reculés
de la montagne, à travers des sentiers escarpés et glissants,
la hotte au dos pour les femmes qui marchent inlassablement et obstinément,
le visage fermé, dans leurs costumes bleus-noirs… Dans
les hottes se mêlent toutes les marchandises à vendre
: vêtements, broderies, bijoux…
Les Hmongs font principalement leurs affaires pendant le jour et quittent
Sa Pa à la fin de l’après-midi quand les Daos
commencent à se présenter. A cet instant, l’austérité
des costumes hmongs contraste avec la richesse d’ornement des
Daos dont les coiffes d’un rouge éclatant se détachent
avec netteté de la foule.
Pour ce patchwork ethnique, le marché est la principale distraction
de la semaine. Bien au-delà de son intérêt commercial,
le marché possède un rôle éminemment social
et permet aux familles issues du même clan, mais vivant dans
des villages très éloignés les uns des autres,
de se retrouver. S’il est perçu par les étrangers
comme un marché traditionnel, le marché du samedi à
Sa Pa est surtout un « marché aux fiancés ».
Il s’en passe des choses chez les jeunes Hmongs : des jeux de
séduction discrets, des regards imperceptibles mais qui en
disent long, de prudentes caresses d’épaules que seules
les personnes avisées remarquent, des petits refrains d’amour
susurrés, à peine audibles, et si une nuque féminine
débarrassée de son opulente chevelure s’offre
aux caresses d’un jeune Hmong, alors là, mon vieux, l’affaire
est dans la poche… Quant aux femmes daos qui arrivent sur le
marché le samedi soir, elles jouissent (le terme est faible)
d’une plus grande liberté sexuelle et elles consacrent
leur soirée à chercher un partenaire. Ce sont elles
qui prennent l’initiative et c’est aux hommes d’être
timides…
Dans la société hmong à régime patriarcal,
la femme possède très peu de droits. La polygamie est
très fréquemment pratiquée. Il y a peu de temps
encore, le mariage par rapt se pratiquait couramment et la famille
de la jeune fille ne pouvait pas s’y opposer.
Juste un petit conseil en passant pour Hoa Trang-Fleur Blanche, pas
la peine de se casser le bonnet pour envoyer des tables d’accouchement
chez les Hmongs, ça risquerait de les offusquer puisque les
femmes hmongs accouchent accroupies, vieille pratique bien plus habile
que la nôtre. Le placenta est ensuite enterré, soit sous
le lit si c’est une fille, soit sous l’autel des ancêtres
si c’est un garçon, d’où l’utilité
d’avoir son petit sol en terre battue chez soi…
Souhaitons que les Hmongs restent longtemps encore authentiques et
vrais, fidèles à leur intemporalité. Espérons
aussi, qu’ils soient noirs, blancs, verts, rouges, bariolés
ou fleuris, qu’ils puissent continuer inlassablement à
colorer leur vie en bleu…
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