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Bulletin n°36Éloge de la fatigue |
| [ Sommaire du Site ] [ Liste des bulletins ] [ Retour ] | dernière modification : 08-Nov-2005 |
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Avec l'aimable autorisation d'un très grand monsieur : Robert LAMOUREUX |
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Vous me dites, monsieur, que j’ai mauvaise mine, qu’avec cette vie que je mène, je me ruine, que l’on ne gagne rien à trop se prodiguer. Vous me dites enfin que je suis fatigué. Oui, je suis fatigué Monsieur, et je m’en flatte. J’ai tout de fatigué, la voix, le coeur, la rate, je m’endors épuisé, je me réveille las. Mais grâce à Dieu, Monsieur, je ne m’en soucie pas. Ou quand je m’en soucie, je me ridiculise. la fatigue souvent n’est qu’une vantardise. On n’est jamais aussi fatigué qu’on le croit ! Et quand cela serait, n’en a-t-on pas le droit ? Je ne vous parle pas des sombres lassitudes, qu’on a lorsque le corps harassé d’habitudes n’a plus pour se mouvoir que de pâles raisons. Lorsqu’on a fait de soi son unique horizon, lorsqu’on n’a rien à perdre, à vaincre ou à défendre... Cette fatigue là est mauvaise à entendre, elle fait le front lourd, l’oeil morne, le dos rond et vous donne l’aspect d’un vivant moribond... Mais se sentir plier sous le poids formidable des vies, dont un beau jour on s’est fait responsable, savoir qu’on a des joies ou des pleurs dans ses mains, savoir qu’on est l’outil, qu’on est le lendemain, savoir qu’on est le chef, savoir qu’on est la source, aider une existence à continuer sa course, et pour cela se battre à s’en user le coeur... Cette fatigue là, Monsieur, c’est du bonheur ! Et sûr qu’a chaque pas, à chaque assaut qu’on livre, on va aider un être à vivre ou à survivre. Et sûr qu’on est le port, et la route, et le quai, où prendrait-on le droit d’être trop fatigué ? Ceux qui font de leur vie une belle aventure marquant chaque victoire en creux sur la figure, et quand le malheur vient y mettre un creux de plus, parmi tant d’autres creux, il passe inaperçu. La fatigue, Monsieur, c’est un prix toujours juste, c’est le prix d’une journée d’efforts et de luttes, c’est le prix d’un labeur, d’un mur ou d’un exploit. Non pas le prix qu’on paye, mais celui qu’on reçoit. C’est le prix d’un travail, d’une journée remplie, c’est la preuve, Monsieur, qu’on marche avec la vie. Quand je rentre la nuit, et que ma maison dort, j’écoute mes sommeils et là, je me sens fort, je me sens tout gonflé de mon humble souffrance, et ma fatigue alors est une récompense.
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