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Dossier Paludisme

Article n°5 (extrait bulletin n°22)


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Par Denis DELAVAL

Un peu d’histoire...

C’est au XVII° siècle que les remarquables vertus fébrifuges de l’écorce amère d’un arbre originaire des Andes de l’Amérique tropicale sont connues en Europe. Cet arbre appartient à la famille des Rubiacées qui regroupe aussi bien des arbres et des arbustes que des plantes herbacées. La caractéristique majeure de cette famille est de fournir des colorants rouges. Le caféier, la garance, le gardénia sont trois exemples de Rubiacées. Mais notre arbre en question que le XVII° siècle nous fit découvrir s’appelle le quinaquina, mot tiré du parler quechua. En 1661, le quinaquina passe dans notre langue et il devient le quinquina, pendant que les Espagnols l’appellent quina, et que les botanistes préfèrent le nommer Cinchona.
Pourquoi Cinchona ? Tout simplement parce qu’en 1638 à Loxa, l’épouse du vice-roi du Pérou bénéficie de façon retentissante des vertus fébrifuges du quinaquina et cette épouse n’est autre que la comtesse de Cinchon. Arrivée sur notre continent, la poudre d’écorce amère de Quinquina n’est connue que sous le terme de “poudre de la Comtesse”. Ce sont les Jésuites qui vont se charger de faire connaître la poudre de la Comtesse. Ils se servent pour ça du cardinal espagnol de Lugo qui en fait parvenir des échantillons d’abord à Rome puis ensuite en France.

En 1649, de Lugo en vante les effets à Mazarin.

En 1679, le grand dauphin est fortement malade, on fait appel à Richard TALBOR, un anglais, qui prépare une macération de quinquina dans du vin et la fait absorber au grand dauphin. Celui-ci guérit et son papa de Louis XIV décide alors d’acheter à Talbor le secret de son remède qu’il paye 48.000 livres, le dotant en outre d’une pension viagère de 2.000 livres. Dès cet instant, le quinquina devient à la mode et connaît alors une vogue telle que Jean de la Fontaine le met même en vers et en fait une publicité pompeuse :

La fièvre exerce en vain ses fureurs impuissantes,
D’autres temps sont venus, Louis règne et les dieux
Réservaient à son siècle un bien si précieux.
A son siècle ils gardaient l’heureuse découverte
D’un bois qui tous les jours cause au Styx quelque perte…
Nous lui devons Condé…
Son fils…
Eut aussi sans ce bois langui maintes journées.
Et toi que le quina guérit si promptement,
Colbert, je ne dois point te taire.


La poudre de la Comtesse sévit jusqu’en 1820, plus ou moins contestée, plus ou moins falsifiée. C’est cette année-là que deux de mes confrères, célèbres pharmaciens, révolutionnent le monde de la chimie et leurs travaux sont considérés comme l’une des grandes découvertes de la thérapeutique moderne.

Joseph Bienaimé CAVENTOU (1795-1877) est reçu premier à l’âge de 20 ans à l’internat en pharmacie des hôpitaux de Paris. Lors du retour de Napoléon I° de l’île d’Elbe, il décide de s’engager en temps que pharmacien militaire. Sa carrière sous les drapeaux, liée aux Cents Jours, est donc éphémère. Il décide alors d’entrer à l’hôpital Saint-Antoine où il trouve Pierre-Joseph PELLETIER (1788-1842) également pharmacien. Tous deux s’intéressent alors aux substances d’origine végétale, empiriquement connues pour leurs propriétés tinctoriales, toxiques ou thérapeutiques. Ils en extraient les principes actifs à l’état de pureté. Ce sont eux qui étudient la substance verte des feuilles qu’ils nomment chlorophylle.

Chaque année est couronnée de succès. En 1818, c’est de la fève de Saint-Ignace et de la noix vomique qu’ils isolent la strychnine. En 1819, c’est la vératrine qu’ils retirent de la cévadille du Mexique et de l’hellébore blanc. En 1820 enfin, à partir de l’écorce de quinquina, ils obtiennent la quinine cristallisée. C’est cet alcaloïde sous forme de sulfate qui joue aujourd’hui encore un rôle primordial dans le traitement du paludisme.

Le sulfate de quinine a fait merveille dans tous les cas rencontrés, à commencer pour les 66 premiers observés dans la vallée de Palaiseau et dans la vallée de Montmorency. Le paludisme a longtemps sévi en France avant son éradication totale. Tous les cas rencontrés de nos jours sont des cas d’importation.

Pour les chimistes philatélistes et les philatélistes chimistes attirés par les timbres d’outre-Manche, je dois signaler que c’est grâce à la quinine qu’ils sont comblés. Quel rapport allez-vous me dire entre la poste anglaise et la quinine ?

Un chimiste anglais, William-Henry PERKIN (1838-1907) décide d’obtenir à l’âge de 18 ans la quinine par voie de synthèse à partir du naphtalène mais il essuie un premier échec…, pensez donc ! ! !  Il tente alors d’oxyder du sulfate d’aniline par du bichromate de potasse. Pourquoi pas, si cela lui fait tant plaisir ? Nouvel échec… A la plus grande surprise de Perkin, point de quinine ! ! !  Mais à la place une somptueuse matière colorante, la “mauvéine” ou violet d’aniline qui allait se fixer admirablement sur la soie et les cotonnades, révolutionnant par sa beauté, sa solidité, sa richesse, tous les violets naturels. Perkin exploite commercialement sa découverte. L’Europe tout entière est subjuguée. C’est l’essor de l’industrie des colorants synthétiques. Edouard VII, n’ayant pas la légion d’honneur à sa disposition, anoblit Perkin que la Grande-Bretagne continue d’honorer aujourd’hui encore. C’est ainsi que l’administration des Postes imprime ses timbres en diverses nuances de mauve…

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Quels sont les moyens actuels pour traiter le paludisme ?

Je ne vais pas vous développer ici toute la panoplie chimique antipaludéenne mondiale. Ce n’est pas l’envie qui m’en manque mais un bulletin complet d’Hoa Trang - Fleur Blanche n’y suffirait pas. Vingt à trente molécules actuellement sont disponibles à travers la planète pour venir à bout du paludisme. En France, vous n’avez pas besoin de vos deux mains pour comptabiliser l’ensemble du cheptel thérapeutique mis à notre disposition. Quelques molécules seulement se partagent ce marché, à savoir :
 
 
  • la quinine toujours commercialisée sous le nom de Quinine Lafran* et Quinoforme*
  • la chloroquine sous le nom de Nivaquine*
  • la méfloquine sous le nom de Lariam*
  • le proguanil sous le nom de Paludrine*
  • l’association de proguanil et de chloroquine sous le nom de Savarine*
  • l’halofantrine sous le nom de Halfan*
  • la sulfadoxine associée à la pyriméthamine : c’est le Fansidar*.

Depuis la découverte de Caventou et Pelletier en 1820, il fallut attendre le début des années 1950 pour qu’eut lieu la synthèse des amino-4 quinolèines dont le chef de file est la chloroquine. Son activité thérapeutique est comparable à celle de la quinine avec une élimination plasmatique plus lente et un prix de revient relativement bas, ce qui permit le développement de la chimioprophylaxie. Mais dès 1960, certaines souches de Plasmodium falciparum commencent à devenir résistantes non seulement à la quinine mais aussi aux amino-4 quinolèines. C’est ainsi que la quinine, médicament des anciens colons, a progressivement cessé d’être efficace ainsi que deux nouvelles générations d’antipaludéens (chloroquine et pyriméthamine). Une telle érosion thérapeutique a stimulé l’industrie pharmaceutique qui mit sur le marché la méfloquine et l’halofantrine actives sur les souches chloroquino-résistantes. Mais à son tour, la célèbre méfloquine mise au point par l’armée américaine pendant la guerre du Viêtnam doit faire face à une résistance du parasite dans 50% des cas.

Je pourrais bien sûr vous entretenir des différentes stratégies thérapeutiques contre le paludisme, du traitement préventif que chacun d’entre nous connaît, du traitement de l’accès simple en zone de chloroquino-sensibilité, du traitement de l’accès simple en zone de chloroquino-résistance, du traitement de l’accès pernicieux ou même du paludisme viscéral évolutif, je pourrais aussi vous développer très longuement le mode d’action spécifique de chacun des antipaludéens et vous sensibiliser au schéma thérapeutique qui diffère selon la souche de Plasmodium incriminée. Mais le sujet est bien trop vaste à lui tout seul.

Si ce présent bulletin paraissait dans une ou deux décennies, je vous présenterais certainement le premier vaccin contre le paludisme. Mais à ce jour, je ne peux qu’ébaucher des hypothèses… Tragger et Jensen réussirent en 1976 la culture de Plasmodium falciparum, ce qui représente un facteur d’investigation remarquable. Depuis, les travaux de recherche continuent, le parasite a pu subir une investigation biochimique poussée, les mécanismes de pénétration du parasite dans les globules rouges ont pu être approfondis, le diagnostic sérologique s’est affiné, la sensibilité des différentes souches de Plasmodium aux médicaments antimalariques a été déterminée. Le génie biologique grâce à la recombinaison génétique à partir de l’ADN plasmodial et de l’ARN messager laisse espérer la fabrication de fragments antigéniques suffisamment immunogènes pour établir une immunité vaccinale au niveau des différents stades de développement du parasite : sporozoïtes, trophozoïtes, mérozoïtes, gamètocytes, etc… Nous en reparlerons dans quelques années…

Reste à traiter le dernier chapitre de ce vaste sujet qu’est le paludisme. Il s’agit de sa prophylaxie…

Rendez vous est pris pour le prochain bulletin.


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