Le docteur Catherine DOLTO est I'auteur de "Comment çà va la santé ?" (Ed. Hachette) et de "Neuf mois pour naître" (Ed. Hatier).
Jalousie: il doit la
surmonter pour grandir.
BONHEUR : Que se
passe-t-il dans la vie d'un enfant qui découvre brusquement qu'il
a un frère ou une sœur ?
Dr Catherine DOLTO :
L'arrivée du frère ou de la sœur apporte l'expérience
d'une souffrance, celle de voir arriver quelqu'un dans votre vie, qui vous
prend des choses, envahit votre territoire. Mais, cette jalousie, si elle
est dépassée, aide beaucoup l'enfant à grandir. Je
vois souvent des parents qui se sentent coupables : "Oh, il va être
malheureux le pauvre petit..." Bien sûr, il va être malheureux,
mais en même temps cela va lui permettre de franchir une étape
très importante.
B. : En quoi la jalousie
est-elle positive ?
C.D. : C'est pour
l'enfant la découverte de l'ambivalence, de l'amour et de la haine,
et de la nécessité de passer à autre chose. Toute
notre vie est faite de deuils. On ne cesse de perdre des avantages pour
en conquérir d'autres. La naissance d'un petit frère ou d'une
petite sœur est une première expérience de ce type. Il faut
renoncer à un certain mode de vie, de relation avec le père
et la mère. Et cette première expérience apprend à
l'enfant qu'il peut quand même aimer cet intrus et qu'eux deux peuvent
être aimés par leurs parents comme deux êtres totalement
uniques. On vit dans une société où l'on est toujours
confronté à autrui. Alors, quand on est parvenu tout petit
à dépasser sa jalousie, et à aimer cet autre qui est
arrivé là comme un intrus, je pense qu'on a fait un grand
pas. Tout dépend de la façon dont l'évènement
de la naissance est vécu. Ne voit-on pas, bien souvent, des gens
qui, a cinquante ans, reproduisent encore cette jalousie de tout petit
?
La découverte
des sentiments ambigus.
B. : Justement, comment
aider l'enfant à accepter cette jalousie ?
C.D. : La souffrance
joue un rôle important dans la construction de soi, dans la mesure
où elle est exprimée, et où elle donne notamment l'occasion
à l'enfant de comprendre que l'on peut être aimé quand
on souffre. "Si tu es malheureux, je t'aime quand même ; si tu
es en colère, je t'aime quand même". Cette reconnaissance
là est essentielle. En revanche il y a un très grand danger
à identifier un enfant à sa conduite. A dire par exemple
à un enfant qui se conduit méchamment : "Tu es méchant".
Mieux vaut : "Tu te conduis bêtement; pourtant je sais que tu
n'es pas quelqu'un de méchant, de bête, mais que tu souffres
et que tu es malheureux". Les enfants connaissent des espèces
de tempêtes, d'éruptions volcaniques pulsionnelles de haine,
d'amour, de colère qui les débordent. Si on identifie le
petit à ces moments volcaniques, il est coincé dans un personnage
de coléreux, de méchant qu'il n'est pas. C'est très
important qu'il puisse sauver la face, et grandir sans être déshonoré
par les "mauvais sentiments" qu'il éprouve. La naissance d'un petit
frère permet justement de parler de l'agressivité qu'on porte
en soi et aussi du fait qu'on peut aimer et détester quelqu'un selon
les moments. C'est une excellente façon de découvrir ces
sentiments qui se répètent au long de la vie.
Un fantasme peut se transformer
en histoire.
B. : Vous voulez dire
qu'il faut laisser l'enfant exprimer sa jalousie sans systématiquement
la réprimander ?
C.D. : Tout à
fait. Laisser parler et agir. Bien sûr, si l'enfant agresse le bébé,
il faut faire attention, mais sans le culpabiliser. On peut lui dire :
"Non, tu lui fais mal. Mais sûrement il ou elle est très
fier(e) d'avoir un grand frère ou sœur si fort". Tout en protégeant
le bébé, dire toujours quelque chose de positif à
l'autre. Et s'il veut agresser en geste lui proposer plutôt : "Et
si on le disait, si on le racontait ; ou bien : on va le chanter, le dessiner,
le faire en pâte à modeler". On laisse ainsi l'enfant
exprimer ses fantasmes. Et s'il déclare : "Je vais le faire cuire,
je vais le jeter par la fenêtre..." plutôt que de le gronder
avec un "Tu es méchant", mieux vaut prendre la balle au bond
et jouer avec lui : "Ah oui, et avec quelle sauce va-t-on le manger
? Et si pour rire on s'amusait à imaginer une histoire en décrivant
la sauce qu'on pourrait utiliser... ?"
B. : La naissance
d'un petit frère suscite-t-elle toujours des réactions chez
l'aîné ?
C.D. : Oui, il y
a toujours des moments de régression. Il ne faut pas forcément
les interdire. Sachons que les petits (avant six, sept ans) quand ils aiment,
ils s'identifient. Ces régressions (retour au biberon, pipi au lit...
) correspondent à un double mouvement : l'enfant veut imiter ce
bébé qui fait pipi-caca et qui intéresse tout le monde,
mais aussi il veut faire comme son petit frère parce qu'il l'aime.
On peut dire par exemple : "Ah oui, aujourd'hui tu as envie de faire
comme quand tu étais petit. Si tu veux, prends ton biberon comme
quand tu étais petit (jamais celui du nouveau né).
Tu étais si mignon toi aussi quand tu étais bébé
! Je m'occupais de toi exactement pareil. J'avais même tout mon temps;
j'étais tout pour toi. Comme tu as été malin de naître
le premier..." Qu'un enfant joue à faire "comme si" c'est très
bien si c'est dit. Or, certaines mères donnent le biberon sans commentaire.
Si on fait comme si, sans dire que c'est un jeu, cela est dangereux. De
même il n'est pas bon non plus de donner le sein, c'est-à-dire
de faire passer dans la réalité les fantasmes de l'enfant
et ses désirs de régression.
II faut expliquer l'absence de la mère.
B.
:
Comment préparer les enfants à cet événement
sans être trop obnubilé par leur réaction ?
C.D. : En fait, neuf
mois, c'est très long pour un enfant. Et en même temps celui-ci
a le pressentiment que sa mère est enceinte... C'est étonnant,
certains se mettent à être constipés : ils ont le fantasme
que s'ils se retiennent d'aller au cabinet, ils vont faire un caca magique
tellement beau que ce sera un bébé. Ils ont souvent aussi,
durant cette période, des troubles du sommeil, de la digestion,
etc. Et les enfants repèrent même les fausses couches ! Ce
qui est terrible pour eux ce sont les chuchotements en cachette. Il faut
donc dire qu'on attend un bébé. S'il saisit la balle au bond,
on en parle. Sinon, ce n'est pas la peine de lui laver le cerveau pendant
neuf mois avec ça. Ni non plus de vivre dans la terreur du choc
qui se prépare pour l'aîné car alors la naissance d'un
bébé devient un événement impressionnant, d'autant
plus difficile à accepter. En fait, c'est surtout quand le ventre
s'arrondit que les questions réapparaissent et que l'on est amené
à en parler.
B. : Quelles précautions
doit-on prendre au moment de l'accouchement ?
C.D. : Quand il s'agit
d'un enfant très jeune, il faut faire attention au départ
de la mère, qu'elle soit hospitalisée en cours de grossesse
ou qu'elle parte accoucher. On doit prévenir l'enfant des séparations
éventuelles et faire en sorte qu'elles durent aussi peu longtemps
que possible. Qu'il sache que maman va accoucher, qu'on lui dise qui va
s'occuper de lui, et qu'on lui laisse un vêtement porté par
elle pour qu'il garde son odeur avec lui. S'il doit habiter ailleurs, on
lui emportera sa literie et ses jouets favoris afin qu'il garde son environnement.
Enfin, la mère doit lui téléphoner et le père
venir le voir. A un moment où les enfants sont très fragiles
parce qu'ils sentent qu'il se passe quelque chose, les ruptures peuvent
être dramatiques. C'est le cas lorsqu'on les envoie chez une grand-mère
sans qu'on ne leur ait rien dit, et qu'ils reviennent dans une chambre
transformée, avec un autre petit dedans... Une fois le bébé
là, il faut valoriser la fonction de grand. On peut faire avec l'aîné
des choses qu'il ne faisait pas avant. Le père peut en profiter
pour sortir en tête-à-tête avec lui... Cela aide beaucoup
l'enfant, que la naissance d'un bébé soit l'occasion d'une
"promotion". Enfin, n'obligeons jamais l'aîné à faire
des simagrées d'amour avec le bébé, et à s'intéresser
à lui. Disonslui clairement : "Mais oui, tu as raison, ça
n'intéresse que les grandes personnes un petit qui fait pipi-caca".
C'est un événement merveilleux pour les adultes, pas forcément
pour les enfants.